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TOURER, OPEN TOURER OU SPORTS TOURER ?

TOURER, OPEN TOURER OU SPORTS TOURER ?

C’est l’un des domaines les plus déroutants de la terminologie relative aux « Vintage Bentley », car les termes « Tourer », « Open Tourer » ou « Sports Tourer » étaient utilisés de manière assez vague dans les années 1920, et la situation ne s’est guère améliorée avec le temps – puisque d’autres déclinaisons ont refait surface !

L’identité spécifique d’une voiture, telle que nous la concevons aujourd’hui, était très différente à l’époque. Comme pour de nombreuses marques, le premier propriétaire d’une Bentley 4½ Litre achetait un châssis roulant avec son moteur, et ses accessoires chez Bentley Motors, puis choisissait un design de carrosserie spécifique et une sellerie auprès de l’un des carrossiers « attitrés » de la marque.

La liste des carrossiers pouvait être exhaustive en fonction des modèles proposés par Bentley mais s’agissant du 4½ Litre, les réalisations ont été principalement effectuées par Vanden Plas, H.J. Mulliner, Harrison and sons, Gurney Nutting, et Freestone & Webb. Il y en eu quelques autres, mais leurs réalisations, bien que de qualité, furent minoritaires. Sans surprise, ces carrossiers donnaient des noms différents à leurs carrosseries, et une carrosserie désignée au catalogue comme « Tourer » par un carrossier était vendue avec les mêmes caractéristiques comme « Open Tourer » par un autre. Les restaurations et les remises en état ultérieures ont également semé une certaine confusion (intentionnellement ou non) en modifiant ces descriptions au fil du temps, afin principalement d’attirer l’attention sur le véhicule.

J’ai passé des années à chercher un modèle 4 ½ litre avant de finalement trouver la “perle rare”.

J’ai rencontré beaucoup de gens sympathiques et souvent intéressants, mais je suis aussi tombé, de temps à autre, sur quelques vendeurs – particuliers comme professionnels – qui semblaient déterminés à me refiler une saucisse en la faisant passer pour un steak Rossini ! Nous savons tous qu’il existe des conteurs professionnels dans le monde du commerce des voitures de collection : combien de fois ai-je entendu des histoires qui auraient pu commencer par « Il était une fois » ? Combien de fois ai-je lu ou entendu « On pense que la carrosserie est signée Vanden Plas » ou « la voiture a été reconstruite dans le style Vanden Plas au début des années soixante » ou « On pense que cette Bentley a été reconstruite autour d’une carrosserie Vanden Plas historique par le célèbre spécialiste des Bentley d’avant-guerre… ».

D’un point de vue historique, il faut rappeler que la moitié des modèles 4½ Litre a été « habillée » par les carrossiers en tant que voitures « Saloon » (un « saloon » en anglais britannique correspondait à ce que les Américains appelleraient une « Sedan » et les Français une « Berline » : une voiture de tourisme entièrement fermée avec un toit fixe).

S’agissant de l’autre moitié, ils s’agissait de modèles dits « Tourer » ou « Open Tourer » mais sous l’appellation commerciale de « 4 Seat Sports » ou « 2 Seat Sports ») Mais il n’était pas rare de voir l’apparence du véhicule changer selon les envies de chaque nouveau propriétaire et l’usage auquel le véhicule était destiné à l’époque.
Combien de voitures de type « Saloon » sont devenues des « Tourer », des « Open Tourer » ou des « Sports Tourer » parmi les Bentley de collection ? Beaucoup ! Ce phénomène a atteint son apogée à partir du milieu des années 1970, lorsque la carrosserie type « Le Mans », inspirée des succès de Bentley aux 24 heures du Mans entre 1924 et 1930, a vraiment brouillé les pistes !

Lorsque la société Vintage Bentley m’a invité à essayer YU1198 (châssis XL3104) pour la première fois, j’ai été particulièrement impressionné par la multitude des documents historiques qui accompagnait la voiture.
C’est grâce à trois volumineux classeurs contenant plus de 250 documents impeccablement rangés – notamment des factures d’achat et d’entretien, une abondante correspondance et des photographies (à une époque où les e-mails n’existaient évidemment pas et où la communication écrite primait encore sur le téléphone) – que nous avons pu mieux comprendre l’incroyable histoire de cette Bentley 4½ Litre.

Le châssis « XL3104 » a officiellement quitté l’usine Bentley Motors de Cricklewood le 14 avril 1928 pour être conduit à seulement 8 km de là, jusqu’aux ateliers du carrossier Harrison & Sons. Cette entreprise familiale était répertoriée comme fabricant de « carrosseries automobiles » dès 1906, après avoir été fondée en tant que « carrossier » en 1883. Au cours des années 1920, Harrison & Sons a carrossé un certain nombre de châssis haut de gamme de différentes marques parmi lesquels un peu plus de 200 Bentley, mais l’entreprise a cessé ses activités en 1931, la même année où Bentley Motors a été placée en liquidation judiciaire.

YU1198

Le premier propriétaire de notre 4 ½ litre était le major Charles Perkins et la voiture fut initialement immatriculée « YV9918 ». Le major Perkins était un vétéran de la Première Guerre mondiale et il était directeur général de Barclays, Perkins and Co, Ltd, une brasserie dont le siège social se trouvait à Park Street, à Londres.

Le major Charles Perkins posant devant sa Bentley 4½ Litre avec l’immatriculation YV9918

La carrosserie d’origine choisie par le major Perkins était le modèle standard du catalogue Harrison & Sons « British Flexible two/four seater saloon », avec des ailes sur toute la longueur, deux roues de secours montées sur les côtés et une grille à bagages rabattable à l’arrière. Comme il n’existe aucune trace chez Harrison & Sons, la voiture était probablement de couleur noire avec une sellerie en cuir marron (la combinaison d’origine). Le major Perkins a payé en 1928 un montant total de 2 250 £ (châssis seul 1 050 £ + carrosserie Harrison & Sons 1 200 £), soit environ 10 fois le prix moyen d’une maison, qui était de 250 £ à l’époque.

Le deuxième propriétaire, William Gurney Smeed, a acheté la voiture en novembre 1936. C’était un collectionneur passionné de Bentley et un membre du tout nouveau Bentley Drivers Club (BDC). En 1936, il possédait déjà deux modèles 3 litre, trois 4½ litre, une 4½ litre Blower, une Speed Six et un modèle 8 litre ! Monsieur Smeed devait disposer d’une certaine fortune personnelle, voire d’une fortune personnelle certaine !

En mars 1937, la carrosserie de la voiture fut transformée en « Open Tourer », bien que l’on ignore exactement quel carrossier fut chargé de ces travaux. La voiture semble avoir été peu utilisée jusqu’à l’entrée de la Grande-Bretagne dans la Seconde Guerre mondiale. 

À la fin de la guerre, YV9918 fut achetée en octobre 1945 par le lieutenant-colonel Norman Barry, qui avait notamment servi en Afrique du Nord. Le 4 janvier 1946, le magazine « Autocar » publia un article rédigé par le lieutenant-colonel Norman Barry dans lequel il décrivait un aperçu intéressant de la façon dont cette Bentley 4½ litre pouvait être utilisée à l’époque.

Peu après, YV9918 passa entre les mains du pilote de course Jack Fairman qui, après la seconde guerre mondiale, particia à certaines des plus grandes victoires des voitures de sport britanniques, tant au volant de Jaguar que d’Aston Martin. Il pris le départ de plusieurs éditions des 24 Heures du Mans dans les années 1950. À la fin des années 1950, Jack Fairman s’était forgé une très bonne réputation parmi les propriétaires d’écuries de Formule 1 en tant que pilote d’essai officiel. Il fut aussi fortement impliqué dans le développement de la redoutable Jaguar Type D.


En 1954, l’immatriculation de la voiture fut changée en YU1198 sous son septième propriétaire, Edwin Tapp, homme d’affaires et secrétaire du puissant Conseil régional de l’industrie de l’Est. La famille de M. Tapp a confirmé que YU1198 avait été entreposée sous une bâche aux côtés d’autres voitures de la fin des années 1950 jusqu’en 1983, date à laquelle elle fut vendue au célèbre Stanley Mann, avant d’être immédiatement rachetée par Michael Wilson, un expert-comptable résidant à Londres. La voiture a été confiée à H&H Coachbuilders, à Dick Brockman et à Geoff Huckle de G.A Huckle, qui ont procédé ensemble à la transformation de la carrosserie « Open Tourer » en une carrosserie « Le Mans ».

L’intérieur a été refait en cuir Connolly vert foncé et un réservoir d’essence type « Le Mans » a été installé au cours de l’été 1983. Un overdrive Laycock et un alternateur ont également été installés en 2004 par la société Elmdown Engineering Ltd.

Michael Wilson était un propriétaire méticuleux et très attentif, veillant à ce que la voiture soit entretenue selon les normes les plus strictes pendant plus de 30 ans, avant que son fils n’hérite de la YU1198 en 2013. La voiture a ensuite été confiée à Vintage Bentley, la société de William Medcalf. Dix ans plus tard, ma femme et moi sommes devenus les derniers propriétaires de cette incroyable 4½ Litre presque centenaire, et toujours en bonne forme !

Alors que le châssis, le moteur, les différentiel & banjo, la boîte de vitesses, le carter, les magnétos, la colonne de direction, les freins et la suspension sont tous strictement d’origine et estampillés du numéro de châssis, il nous a fallu un certain temps pour nous familiariser avec les trois styles de carrosserie différents qui ont façonné les trois « personnalités » distinctes de notre voiture !

Revenons maintenant à notre question initiale : « Quelles sont les différences entre une Bentley 4½ Litre Tourer, Open Tourer ou Sports Tourer ? »

Tourer

Le terme spécifique de « tourer » s’est largement imposé en Grande-Bretagne au début des années 1900, en particulier entre 1903 et 1905. Les carrossiers et les constructeurs l’utilisaient à titre descriptif plutôt que comme une appellation de modèle protégée par une marque déposée. Parmi les premières entreprises britanniques et européennes à avoir utilisé cette terminologie, on peut citer Daimler Motor Company, Napier & Son, Rolls-Royce, Bugatti, Panhard et Levassor, etc.

Au cours des années 1920, la désignation « Tourer » désignait simplement une voiture à carrosserie ouverte conçue pour la circulation routière et les longs trajets. Ce terme doit être considéré comme l’équivalent britannique des appellations « Phaeton » ou « Touring » pour les voitures américaines, et de « torpedo » pour les voitures françaises.

Une Bentley 4½ Litre « Tourer » comportait généralement :
– Deux ou quatre places
– Une capote appelé encore « toit pliant »
– Un pare-brise complet
– Un équipement de protection contre les intempéries
– Un aménagement plus adapté pour les longs voyages

Cela n’impliquait pas nécessairement un aménagement sportif ni une construction plus légère.

Open Tourer

C’est un point d’importance : Il n’y a pas de différence formelle entre un « Tourer » et un« Open Tourer ». Les vendeurs, les maisons de vente aux enchères et les historiens utilisent souvent ce terme de manière interchangeable avec « Tourer ». Un « Open Tourer » est essentiellement un terme de clarification, simplement une façon plus explicite de dire que la voiture dispose d’un habitacle ouvert sans toit fixe et parfois d’une capote.

Tout comme le mot « Tourer », « Open Tourer » ne signifie pas automatiquement :
– Un poids plus léger
– Une configuration plus sportive
– Une carrosserie surbaissée.

Historiquement, l’une des premières utilisations du terme « Open Tourer » pour une voiture se retrouve sur des voitures telles que la Spyker 14/18 HP « open tourer » de 1906.

Sports Tourer

C’est avec cette appellation que les choses deviennent plus distinctives.

Un « Sports Tourer » implique généralement :
– Une carrosserie plus légère
– Une position assise plus basse pour être plus “sportive”
– Un pare-brise de style Brooklands
– Des portes raccourcies
– Une protection minimale contre les intempéries
– Un style inspiré des Bentley des 24 heures du Mans

La désignation spécifique « Sports Tourer » est apparue pour la première fois en 1923 pour le modèle Bentley 3 litre carrossé par Vanden Plas. Les carrosseries « Sports Tourer » les plus connues pour le modèle 4½ litre étaient celles de Vanden Plas, H. J. Mulliner et Gurney Nutting.

La « science » du marketing à grande échelle n’avait certes pas encore vu le jour, mais les vendeurs savaient déjà comment attirer toutes sortes d’acheteurs potentiels, en particulier ceux qui recherchaient des voitures de tourisme rapides mais plus civilisées. Au début de l’année 1928, les carrossiers ont commencé à utiliser des appellations telles que « Semi-Sports », « Semi-Sports Tourer » ou « Sports Saloon » pour désigner des carrosseries qui conservaient un style sportif tout en offrant davantage de confort et de protection contre les intempéries.

De quoi semer encore plus la confusion chez bon nombre de personnes près d’un siècle plus tard !