En matière d’automobile et d’histoire, peu de couleurs automobiles sont aussi évocatrices, et immédiatement reconnaissables que le « British Racing Green ». C’est plus qu’une simple peinture. Plus qu’une tradition. Plus même qu’une identité liée au sport automobile. Le British Racing Green – ou “BRG” – est devenu un symbole visuel de la vitesse, de l’élégance et de l’âge d’or de l’automobile… britannique.
Et aucun constructeur n’a incarné cet esprit avec plus de force que Bentley, qui a contribué à transformer le British Racing Green d’une couleur sportive nationale en une icône culturelle.
Les origines du British Racing Green
L’histoire de la couleur “British Racing Green” ne débute pas avec Bentley, mais avec les courses de la « Gordon Bennett Cup » (la coupe Gordon Bennett). Néesau début des années 1900 de l’imagination de James Gordon Bennett Jr., riche éditeur américain du New York Herald et fasciné par la technologie, la vitesse, l’aviation et les sports d’aventure, ces courses vont avoir une incidence considérable sur le développement du sport automobile.
A grand renfort de publicité, Bennett parraina six courses au total : les trois premières et la sixième se déroulèrent en France. La quatrième se déroula en Irlande et la cinquième en Allemagne. À l’époque, l’automobile en était encore à ses balbutiements et par la force des choses, elle demeurait relativement peu fiable !
La Coupe Gordon Bennett ne développa pas seulement le sport automobile : elle eut principalement pour but de stimuler l’innovation et d’encourager les constructeurs de différents pays à créer un véritable spectacle populaire au cours de longs parcours routiers. Il s’agissait aussi d’un véritable affrontement patriotique où tant la préparation de la voiture que la vitesse et la stratégie collective étaient des éléments clés pour une possible victoire.
En quelques années, la coupe Gordon Bennett devint un événement de portée mondiale.

Les règles étaient simples :
– chaque nation s’inscrivait avec 3 voitures représentant son pays (les pilotes et les mécaniciens de bord devaient également être de cette nationalité),
– les voitures devaient être entièrement construites dans le pays du participant,
– et le pays vainqueur obtenait le droit d’accueillir la course suivante.
Les premières courses se déroulèrent principalement en France, et ce pour plusieurs raisons : la France était le centre mondial de l’industrie automobile naissante avec de nombreux constructeurs déjà présents (Panhard, Mors, De Dion-Bouton, Peugeot, Renault, etc.), les autorités françaises étaient relativement tolérantes envers les courses sur route, le pays disposait déjà d’une immense infrastructure routière tandis que la culture automobile était déjà résolument enthousiaste.
À une époque où les numéros de course, les “sponsors” et la couverture médiatique n’existaient pas encore, il devint nécessaire que les spectateurs puissent avoir un moyen simple d’identifier les nations en compétition : chaque pays adopta alors sa propre couleur distinctive sur la carrosserie de ses autos. La France choisit le bleu, l’Italie adopta le rouge, l’Allemagne le blanc (avant d’évoluer vers l’argent), l’Espagne choisit le rouge et le jaune, etc, etc.

La couleur choisie par la Grande Bretagne naquit d’un évènement particulier. Comme le pilote Britannique Selwyn Edge avait remporté l’épreuve de 1902 avec une Napier verte pilotée à un train d’enfer entre Paris à Innsbruck (Autriche), la course de 1903 devait logiquement se dérouler en Grande Bretagne. Malheureusement cette organisation s’avérait alors impossible car les courses automobiles sur la voie publique étaient illégales dans le pays. Et aucune exception ne fut accordée. Contre toute attente, les autorités irlandaises autorisèrent la tenue de l’événement sur des routes fermées au trafic dans le comté de Kildare et les comtés voisins.
En signe de reconnaissance envers l’Irlande, l’équipe britannique choisit alors un vert profond inspiré du trèfle à trois feuilles Irlandais.


La coupe Gordon Bennett de 1903 fut l’une des toutes premières courses automobiles de grande envergure jamais organisées, avec des contrôles de circulation quasiment “millimétrés” et la présence des premiers commissaires de piste. Certains historiens affirment que cette course détient toujours le record du plus grand événement sportif jamais organisé en Irlande, avec plus de 150 000 spectateurs venus voir les voitures franchir la ligne d’arrivée !
Les variations du British Racing Green
D’un point de vue historique et anecdotique, le nom « British Racing Green » ou « BRG » est apparu bien après l’adoption de la couleur en 1903 : cette appellation a été mentionnée pour la première fois lors du Grand Prix de Monaco de 1929, pour décrire la Bugatti du pilote Grover-Williams.

La couleur « British Racing Green » n’a jamais été une nuance précise, mais une famille de verts développée au cours de plus d’un siècle de compétition automobile et de design automobile britanniques.
Les premières versions de “BRG” allaient de tons vert relativement vifs aux verts olive foncés voire presque noirs. Comme les carrossiers et peintres mélangeaient les couleurs à la main de façon très artisanale, chaque constructeur développait sa propre interprétation.
Cette variation de verts très différents s’est accentuée au fil des ans : Bentley utilisait souvent des verts olive foncé, vert forêt ou “Brunswick”, tandis que les constructeurs Sunbeam et Talbot (Clément-Talbot) utilisaient une variante « moyennement foncée ». Dans les années 1950, Jaguar utilisa des verts plus riches et plus profonds tandis qu’Aston Martin et Lotus privilégièrent des teintes plus vives voire métallisées. Cette flexibilité dans la couleur « British Racing Green » est l’une des raisons pour lesquelles cette couleur a survécu si longtemps après la disparition des couleurs nationales de course du sport automobile.

Le célèbre British Racing Green de Bentley
De 1922 à 1931, “Bentley Motors” ne proposa jamais de choix particulier de peintures à ses clients puisque la société ne livrait qu’un châssis roulant avec son moteur et ses accessoires, sans carrosserie, sans sièges et et sans tableau de bord. Il était de la responsabilité des riches propriétaires de Bentley de s’adresser à des carrossiers attitrés qui prenaient alors en charge “l’habillage” de l’auto sous toutes ses formes. Et cela concernait également la combinaison de peinture et de garnitures intérieures. Ces combinaisons étaient souvent constituées de peinture noire et d’intérieur crème, de gris, de bleu, bordeaux ou d’aluminium poli et d’intérieur noir, etc. Ces principales combinaisons, historiquement reconnues, reflétaient les goûts de l’aristocratie britannique de l’époque.
W.O. Bentley a toujours fermement cru que la compétition automobile (et notamment les courses d’endurance) permettait de tester les véhicules en profondeur et de valider des choix d’ingénierie. W.O était littéralement obsédé par la fiabilité de ses créations.
Dès 1923, lorsque la marque s’est sérieusement lancée dans la compétition, les voitures ont été présentées les unes après les autres dans une livrée “British Racing Green”. Il n’existe aucune preuve que W. O. se soit personnellement assis pour déclarer : « Les Bentley seront British Racing Green ». C’était plutôt une évidence conventionnelle et culturelle.
Certaines légendes automobiles naissent de l’ingénierie et de l’innovation mécaniques renforcée par la beauté de certaines formes et carrosseries. D’autres sont liées à des victoires sur circuits ou en rallyes. Mais quelques-unes seulement restent dans les mémoires collectives pour quelque chose de bien plus émotionnel : un sentiment, une atmosphère, une identité visuelle qui devient indissociable des automobiles elles-mêmes. Pour Bentley, cette identité est indéniablement liée à la couleur “British Racing Green”.
Ce lien s’est consolidé pendant l’âge d’or de Bentley dans le sport automobile, notamment lors des légendaires 24 Heures du Mans remportées cinq fois par le constructeur britannique entre 1924 et 1930. Les « Bentley Boys », ces pilotes passionnés, aussi extravagants qu’audacieux, fortunés, aventuriers et aristocrates, ont permis à Bentley d’atteindre un niveau de renommée qu’aucun autre constructeur ne put égaler par la suite.

Les innombrables victoires des Bentley Boys au volant de leurs Bentley peintes en couleur British Racing Green ont fait bien plus qu’asseoir la crédibilité de l’usine en compétition : elles ont ancré à jamais Bentley et le British Racing Green dans l’imaginaire collectif.

Au fil des décennies, les tendances automobiles ont évolué et les couleurs nationales de course ont été progressivement abandonnées en 1969, lorsque la Formule 1 a assoupli ses règles de sponsoring et autorisé les voitures de course à arborer les logos de leurs sponsors. Les argentés métallisés, les blancs, les finitions mates et les tons très contrastés ont fini par dominer les marchés du luxe. Pourtant, le British Racing Green a perduré.
Sa survie tient en partie à son lien émotionnel en lien avec son patrimoine historique. Dans un monde de plus en plus numérique et en constante évolution, cette couleur évoque le savoir-faire artisanal, la tradition et la pérennité. Elle rappelle aux conducteurs une époque où les automobiles n’étaient pas des produits technologiques jetables, mais des œuvres d’art mécaniques.
Bentley a su exploiter ce pouvoir émotionnel avec soin. Les éditions limitées et les commandes sur mesure revisitent fréquemment des finitions vertes inspirées de l’héritage de la marque, souvent associées à des détails intérieurs d’inspiration vintage et à des références à la course automobile.

Pour les collectionneurs, le British Racing Green représente l’une des expressions les plus pures de l’identité Bentley.
Il relie directement les grandes routières modernes à l’héritage de la marque en matière de course automobile sans paraître nostalgique ou dépassé.

