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LA BENTLEY ET SES SAUTE-VENT TYPE BROOKLANDS

LA BENTLEY ET SES SAUTE-VENT TYPE BROOKLANDS

Peu de détails évoquent mieux une Bentley d’époque qu’une paire de petits saute-vent aérodynamiques installés au-dessus du tableau de bord. Encadrés d’un alliage poli, réglés à l’aide d’un gros écrou papillon et inclinés vers le conducteur, ils sont aujourd’hui indissociables de l’image des Bentley victorieuses sur les circuits de Brooklands ou du Mans dans les années 1920 et 1930.

Brooklands était le terrain d’essai sur lequel Bentley a forgé une grande partie de sa réputation sportive à ses débuts, et les vitesses extraordinaires atteintes sur ce circuit créaient précisément les conditions dans lesquelles un petit déflecteur d’air réglable prenait tout son sens.

Le « Brooklands Aeroscreen » (« saute-vent type Brooklands » en français)  n’a pas été inventé à Brooklands, et il ne s’agit pas non plus d’une invention de Bentley. Il semble résulter d’une combinaison de ses liens précoces avec l’aviation et de ses liens ultérieurs avec le sport automobile et le circuit de Brooklands. Ce saute-vent très caractéristique a ensuite été fabriqué et commercialisé par des équipementiers tels que V. W. Derrington et Frank Ashby & Sons.

Brooklands et la naissance des courses automobiles

Le Brooklands Motor Course, construit en 1907, fut le premier circuit automobile au monde spécialement conçu à cet effet. Il est antérieur à d’autres circuits internationaux tout aussi célèbres, tels que l’Indianapolis Motor Speedway (1909), Monza (1922), Le Mans (1923) et Montlhéry (1924). Brooklands est rapidement devenu un haut lieu des compétitions automobiles et motos, des tentatives de records de vitesse et des expérimentations techniques en tous genres.

Son circuit en béton aux virages fortement inclinés permettait d’atteindre des vitesses exceptionnelles pour l’époque, rendant de plus en plus cruciale la question de la protection du pilote contre les effets aérodynamiques du vent relatif flux.

Les voitures de course du début du XXe siècle ne disposaient généralement pas de cockpit fermé et souvent, seul un pare-brise rudimentaire séparait le pilote de l’air ambiant. Des lunettes et des vêtements de protection permettaient de pallier en partie le problème, mais à vitesse élevée et soutenue, le flux d’air créé par le vent relatif lui-même devenait une force physique importante.

Un pare-brise vertical classique pouvait dévier l’air, mais il générait également une traînée aérodynamique importante, augmentait la surface frontale et provoquait des perturbations aérodynamiques à l’intérieur de l’habitacle. Pour les voitures de course et de sport, où le poids, la visibilité et l’efficacité aérodynamique étaient des critères essentiels, le « saute-vent type Brooklands » apporta une solution facile et à bas-coût.

Le principe du saute-vent

La Première Guerre mondiale a accéléré les progrès tant en aérodynamique qu’en ingénierie mécanique.

Les avions à cockpit ouvert obligeaient les pilotes à faire face à des flux d’air intenses causés non seulement par la vitesse mais aussi par l’effet aérodynamique puissant de l’hélice : les saute-vent transparents et réglables devinrent des équipements courants dans l’aviation de guerre.

Le Royal Aircraft Factory S.E.5 était un avion biplan de fabrication Anglaise utilisé à grande échelle durant la première guerre mondiale – Image IWM

Après 1918, une génération d’ingénieurs, de mécaniciens et de pilotes émergea directement de l’industrie aéronautique. Le jeune W.O. Bentley en faisait partie et son expérience acquise dans l’aéronautique (et l’industrie ferroviaire) lui permis d’adapter et améliorer des concepts déjà éprouvés.

Parce que Brooklands était à la fois un circuit automobile et un centre important d’activité aéronautique, cette combinaison créa un environnement exceptionnellement propice aux échanges d’idées entre l’aviation et la course automobile.

Un « saute-vent » n’était pas destiné à offrir la protection complète associée à un pare-brise plus conventionnel. Son objectif était bien plus simple : rendre la conduite à grande vitesse supportable en déviant le flux d’air loin du visage et du haut du corps du pilote tout en offrant une visibilité optimale.

Une installation type se composait de deux saute-vent de petite taille, permettant au pilote et au mécanicien embarqué (ou passager) d’avoir une protection individuelle avec la possibilité de régler chaque saute-vent indépendamment l’un de l’autre.

L’aspect qui en résultait était caractéristique et son succès résidait précisément dans sa simplicité : un petit panneau de verre maintenu dans un cadre métallique étroit, monté directement sur le tablier devant le ou les occupants. Une fois le pare-brise principal retiré ou rabattu, la voiture présentait une surface frontale considérablement réduite face au flux d’air.

La Bentley EXP2 de 1919 est la plus ancienne survivante de la marque, la seconde voiture produite et la première Bentley à gagner une course. Elle était déjà équipé des fameux saute-vent type Brooklands

Les principes techniques à l’origine du saute-vent type Brooklands restent étonnamment faciles à comprendre, près de 100 ans plus tard.

  • petit, afin de minimiser la surface frontale et de réduire la traînée ;
  • incliné, pour rediriger le flux d’air et éviter les turbulences dans l’habitacle ;
  • réglable, pour s’adapter à la vitesse et à la position du conducteur ;
  • légers, pour réduire au minimum tout poids superflu ;
  • rigide, pour résister aux charges aérodynamiques ;
  • et ouvert, pour préserver la visibilité et le caractère sportif de la voiture.

L’ère Derrington et Ashby & Sons

Le saute-vent type Brooklands fut par la suite développé et commercialisé au sein de divers équipementiers, et ce notamment par deux sociétés : V. W. Derrington, qui proposait une large gamme d’accessoires de course, et Frank Ashby & Sons Ltd., qui développa particulièrement une gamme commerciale siglée « Brooklands » et commercialisa dès 1930 un modèle spécifique, le « Brooklands Flarescreen ».

À l’origine, Victor William Derrington avait débuté sa carrière en 1919, d’abord dans le domaine de la moto, avant de s’impliquer dans la course et la préparation de voitures sur le circuit Brooklands. Une histoire de l’entreprise publiée ultérieurement dans Motor Sport explique qu’il était à la fois concurrent, participant, préparateur et fournisseur à Brooklands, et que son activité s’est développée en réponse directe aux besoins des utilisateurs du circuit.

En 1924, Derrington améliora la conception originale du saute-vent ype Brooklands en utilisant un système de friction composé de disques en aluminium et en fibre. Un écrou papillon permettait de prérégler la résistance, tandis qu’un contre-écrou bloquait le réglage. Une fois réglé, l’écrou papillon pouvait être utilisé pour modifier l’angle du pare-brise pendant que la voiture roulait. Le cadre et les pattes de fixation étaient en aluminium poli, avec des bagues en laiton sur les surfaces d’appui pour éviter tout grippage. Le mécanisme de fixation et de réglage faisait partie intégrante du concept technique.

Frank Clement (au volant) and Jack Barclay avec la Bentley 4 1/2 Litre immatriculée YW 5758 aux 500 Miles, de Brooklands, le 12 Octobre 1929 – Image Brooklands Museum

Cette conception a par la suite connu une diffusion commerciale plus large, notamment par l’intermédiaire de Frank Ashby & Sons, qui commercialisa dans les années 1930 le « Brooklands Flarescreen », un produit apparenté mais distinct. Le Flarescreen était un pare-brise amovible monté dans deux douilles fixées au tableau de bord, doté d’un écran en Bexoid (décrit comme ininflammable et ne se décolorant pas) et d’un cadre chromé.

Derrington continua à fabriquer et à fournir ces saute-vent pendant des décennies. Fait remarquable, le modèle de base de Derrington est resté disponible jusque dans les années 1970, avec des fixations en laiton chromé, un cadre en alliage moulé sous pression poli et du verre de sécurité feuilleté.

De nos jours, on trouve des pare-brise Brooklands de haute qualité chez Vintage and Classic Spares au Royaume-Uni. Les cadres en aluminium sont moulés sous pression, puis polis à la main avant l’assemblage. Un joint plat en caoutchouc néoprène est tendu autour du bord du verre de sécurité feuilleté. L’ensemble verre/caoutchouc est ensuite délicatement « mis en place » à l’aide d’un maillet en cuir.

Image Vintage & Classic Spares

Une fois découpé, le caoutchouc se rétracte légèrement pour offrir un ajustement soigné et sûr. Les fixations d’extrémité sont en laiton, fabriquées selon le procédé de moulage à la cire perdue, puis chromées. Au final, ce fameux saute-vent type Brooklands est bien plus qu’un simple élément de style distinctif. Il incarne l’esprit d’une époque où la conduite était synonyme de sensations directes, de simplicité mécanique et d’un lien indéniable entre le conducteur et l’expérience de conduite. En alliant le caractère d’époque à une fonction pratique, ce type de saute-vent offre une identité unique, à la fois évocatrice et véritablement utile.

Il appartient peut-être à une autre époque, mais c’est précisément là que réside son attrait : dans un monde de plus en plus défini par le confort et la technologie, le saute-vent type Brooklands fait renaître l’essence brute et exaltante de l’automobile du début du XXe siècle.