Il existe plusieurs façons parfaitement « raisonnables » d’acheminer une Bentley de 1924 depuis la Grande-Bretagne vers Portugal — puis de la ramener — tout en participant à une course historique sur le circuit d’Estoril. Le camion porte-voitures offre le confort, la remorque est pratique, et un véhicule tracteur moderne avale la distance sans difficulté.
Mais où serait l’aventure dans un tel scénario ?
Pour mes amis Shaun Harborne et Ryck Turner, deux Britanniques passionnés d’automobile et heureux propriétaires de Bentley d’avant-guerre, la perspective de participer au Benjafield’s 500 sur le « Circuito do Estoril » offrait une occasion irrésistible de vivre une aventure autrement plus audacieuse : conduire une Bentley centenaire de l’Angleterre jusqu’au Portugal, disputer à son volant une course de 500 miles (environ 800 kilomètres), puis reprendre la route pour rentrer à la maison.
Pour Shaun et Ryck, la course sur le circuit d’Estoril allait ainsi devenir le prétexte à leur aventure. Mais c’est bien leur voyage de 6500 kilomètres qui leur ferait vivre une incroyable histoire.

LE BENJAFIELD’S RACING CLUB
Pour comprendre ce qui a inspiré cette entreprise plutôt ambitieuse, il faut d’abord évoquer l’incroyable Benjafield’s Racing Club (BRC) à l’origine de l’événement.
Fondé en 1990 grâce à l’enthousiasme de l’ancien pilote de chasse britannique Vaughan Davis et d’un petit cercle de fervents adeptes des Bentley de course d’avant-guerre, encouragés par le légendaire spécialiste de la marque Stanley Mann, le Benjafield’s Racing Club a toujours eu pour vocation de préserver bien davantage que de simples voitures de course. Ses membres ont cultivé depuis le premier jour un extraordinaire esprit d’amitié, d’aventure, de rivalité sportive sans oublier cette touche d’excentricité britannique qui caractérisait les premiers « Bentley Boys ».

Le nom de ce club rend hommage au Dr Joseph Dudley Benjafield (1887–1957), l’éminent bactériologiste britannique devenu l’un des pilotes les plus célèbres des légendaires « Bentley Boys ». Affectueusement surnommé « Benjy », il remporta avec son compatriote Sammy Davis les 24 Heures du Mans de 1927 et joua l’année suivante un rôle déterminant dans la création du British Racing Drivers’ Club (BRDC).
Mais c’est certainement dans les derniers instants de cette extraordinaire victoire au Mans, de 1927, que le caractère de Benjafield s’illustra de la plus belle manière. Après le célèbre accident du virage de Maison Blanche (relire l’épisode ici), Sammy Davis était parvenu, on ne sait trop comment, à remettre dans la course leur Bentley 3 Litre (la fameuse « Old Number 7 ») pourtant gravement endommagée. Contre toute attente, les deux hommes avaient réussi à prendre la tête de la course.
Alors que la victoire était pratiquement acquise et qu’il ne restait que quelques tours à parcourir pour Benjafield qui était au volant, de dernier rentra aux stands à la surprise générale, descendit de la voiture et confia le volant à son coéquipier stupéfait. Davis, qui fumait tranquillement sa pipe, eut alors peine à comprendre ce qui se passait. Benjafield lui dit simplement : « C’est toi qui as eu tous les ennuis avec l’accident ; c’est toi qui termineras la course. »
Ce geste était entièrement spontané : ni le règlement ni la stratégie de l’équipe ne l’imposaient. Benjy avait choisi de renoncer à la gloire personnelle de passer sous le drapeau à damier pour en laisser l’honneur à son ami.
Ce geste d’une magnifique générosité en dit peut-être davantage sur l’esprit des « Bentley Boys » que toutes leurs victoires. Il incarnait la camaraderie, la loyauté et l’esprit sportif qui demeurent, près d’un siècle plus tard, au cœur du Benjafield’s Racing Club.
Le nombre de membres du Benjafield’s est limité, l’admission se fait exclusivement sur invitation et le club n’a pas de règlement écrit formel. Au fil des ans, le BRC a organisé des événements remarquablement variés : une course de 24 heures pour voitures anciennes à Portimão, au Portugal, les Benjafield’s 100 à Silverstone, le Double Twelve à Goodwood, des épreuves de sprint insolites, des tentatives de records sur longue distance et des reconstitutions de célébrations historiques de Bentley. Le club a également participé à plusieurs éditions de Le Mans Classic en France. Ce qui rend le Benjafield’s si particulier, c’est sa volonté de ne pas simplement exposer le passé sportif des Bentley, mais de lui redonner vie.

Le BRC cultive l’idée que les Bentley sont des voitures faites pour rouler, dans toutes les conditions et par tous les temps. La compétition et ses conditions associées – sont toujours bien réelles, tandis que l’amitié et l’esprit sportif entre participants comptent autant que le classement final.
Les épreuves « Benjafield’s 500″ illustrent particulièrement bien cette philosophie et s’inspirent des célèbres courses de 500 miles du BRDC disputées à Brooklands entre 1929 et 1937. La première édition, organisée par le club que Dudley Benjafield avait contribué à fonder, fut remportée par Frank Clement et Jack Barclay sur une Bentley 4½ Litre.

Ces courses avaient la particularité d’utiliser un système de handicap qui permettait à des voitures moins puissantes de se mesurer avec de réelles chances à des machines nettement plus rapides. Il en résultait un extraordinaire mélange de vitesse, d’endurance, de respect de la mécanique et d’incertitude tactique.
En 2017, le Benjafield’s Racing Club fit renaître ce concept sur le spectaculaire circuit d’Ascari, en Espagne, en réunissant 27 voitures de course anciennes pour une interprétation moderne de l’épreuve originelle de Brooklands.
Pour l’édition d’Estoril, le club choisit l’un des hauts lieux du sport automobile portugais. Inauguré en 1972, le circuit doit surtout sa renommée internationale à l’accueil du Grand Prix du Portugal de Formule 1, de 1984 à 1996. Ses virages exigeants, ses dénivelés et sa longue ligne droite constituaient un défi à la mesure d’un plateau de Bentley W.O.
UNE RENCONTRE ET UNE CONVICTION COMMUNE
Shaun et Ryck s’étaient rencontrés pour la première fois lors du Vintage Bentleys Generation Day à Goodwood, en 2024. Tous deux étaient arrivés assez récemment dans l’univers des Bentley W.O., mais ni l’un ni l’autre n’avait perdu de temps pour s’y plonger pleinement.
Leur enthousiasme commun s’était rapidement transformé en amitié, renforcée par de nombreuses manifestations automobiles et par une même conviction : ces magnifiques machines étaient faites pour rouler, pas seulement pour être admirées.
Comme le dit Ryck avec bonne humeur, ils étaient les « petits nouveaux chez les Bentley Boys ».
Lorsque Shaun proposa à Ryck de partager le volant de sa Bentley à Estoril, leur association sembla aller de soi.
La voiture de Shaun, une Bentley de 1924 construite à l’origine en 3 Litre, puis convertie en 4½ Litre, possédait déjà une solide expérience de la compétition. Ayant couru à Silverstone peu avant le départ, elle était en excellent état mécanique et prête à relever un nouveau défi.

Ryck, de son côté, n’en était pas à son premier voyage ambitieux. Sa propre 4½ Litre, affectueusement baptisée AFLICA — « Another Flaming Luxury I Can’t Afford », autrement dit « Encore un fichu luxe que je ne peux pas me permettre » — avait déjà fait ses preuves dans une course de 24 heures mais surtout lors d’un périple vers Saint-Moritz (et retour) pour participer à l’évènement « The I.C.E. ».
Ni l’un ni l’autre ne jugeait déraisonnable de demander à une Bentley d’avant-guerre correctement entretenue de traverser l’Europe du Nord au Sud.
Ryck était bien plus inquiet à l’idée de conduire la Bentley de quelqu’un d’autre, surtout avec son propriétaire assis à côté de lui, que de traverser l’Europe dans une voiture de course centenaire.
Ils quitteraient l’Angleterre, traverseraient la Manche, parcourraient la France et l’Espagne, « exploreraient » le Portugal, participeraient aux Benjafield’s 500, puis rentreraient par la route. Sans camion porte-voitures. Sans remorque. Simplement deux amis, leurs bagages, un assortiment complet d’outils et de pièces de rechange, et une remarquable automobile ancienne.
C’était exactement le genre d’aventure que le Benjafield’s Racing Club avait été créé pour encourager. Et, à bien des égards, le genre d’aventure que les premiers Bentley Boys auraient parfaitement compris. Près de cent ans plus tard, Shaun et Ryck s’apprêtaient à redécouvrir ce monde par eux-mêmes.
DEUX HOMMES, UNE BENTLEY ET PAS MAL DE BAGAGES
L’aventure commença un mardi matin, à la ferme de Shaun, dans le Warwickshire – comté historique du centre de l’Angleterre, à environ 150 km au nord-ouest de Londres.
Ryck était attendu à huit heures. Il arriva avec un quart d’heure de retard, mais se fit pardonner de manière magistrale. Au lieu du Range Rover auquel Shaun s’attendait, il apparut au volant de sa Bentley 3 Litre de 1925, une voiture aux inhabituelles garnitures en laiton que, selon Ryck, W.O. Bentley lui-même avait surnommée « The Golden Bentley ».
Shaun l’entendit traverser le village bien avant de le voir arriver. L’entrée en scène était à la hauteur de l’occasion.
Ryck avait apporté des cadeaux, du champagne et divers objets utiles. Il avait aussi prévu un peu plus de vêtements que ne pouvait raisonnablement en accueillir leur espace à bagages limité : des manteaux pour différentes températures, l’équipement de course, des tenues de soirée et l’inévitable assortiment d’effets personnels. Il fallait tout faire tenir dans la place disponible à bord de la Bentley.
Ryck avait au moins réglé une question essentielle concernant sa tenue de voyage. Ayant récemment perdu deux casquettes de baseball emportées par le vent, il avait décidé de porter un serre-tête d’aviateur en cuir vert. Celui-là, au moins, ne risquait guère de s’envoler derrière la voiture.
Shaun avait consacré les jours précédents à vérifier l’état mécanique général de la voiture. Outils et pièces de rechange avaient été soigneusement réunis et chargés afin de rendre la Bentley aussi autonome que possible.
La voiture conservait pour l’essentiel la configuration dans laquelle elle avait couru à Silverstone. C’était une Bentley de course avec… des bagages. Après les traditionnelles photographies et les « au revoir » à la famille, les deux amis prirent enfin la route vers 8h30.
La longue route vers Estoril venait de commencer.
L’ANGLETERRE ET LA FRANCE — TROUVER LE RYTHME
Les premiers kilomètres les conduisirent vers le sud de l’Angleterre, par les autoroutes menant au tunnel sous la Manche. Comme souvent au volant d’une Bentley ancienne, ils ne furent jamais tout à fait seuls.
Les autres automobilistes leur faisaient signe, klaxonnaient, filmaient la voiture à travers leurs vitres et tentaient d’engager la conversation en de nombreuses circonstances. Dans les stations-service et pendant la traversée de la Manche, les questions se ressemblaient forcément : « Où allez-vous ? Quel âge a cette voiture ? Vous êtes vraiment venus jusqu’ici avec elle ? »
Et lorsqu’ils expliquaient qu’ils se rendaient au Portugal pour disputer une course de 500 miles avant de rentrer par la route, l’incrédulité cédait généralement la place à l’admiration.
Shaun fut particulièrement amusé lors d’un arrêt dans une station-service près du tunnel. Durant son précédent voyage à Portimão, en 2024, la Bentley avait souffert d’un défaut d’alimentation en carburant à cet endroit précis. Cette fois, heureusement, l’histoire ne se répéta pas. La traversée se déroula sans incident et, bientôt, la Bentley filait vers le sud à travers la France.
Traverser un pays à bord d’une Bentley d’avant-guerre – sans toit – est une expérience fondamentalement « intéressante ».
Dans une voiture moderne, le paysage défile de l’autre côté des vitres et du pare-brise, dans le confort de la climatisation, de l’insonorisation et de suspensions sophistiquées. Dans une Bentley d’avant-guerre, le paysage fait partie intégrante du voyage ! Les changements de température se ressentent immédiatement. Le vent est un compagnon permanent. Le revêtement de la route, les changements de régime dans les montées et les descentes, les odeurs et la météo sollicitent sans cesse les sens.
La voiture ne se contente pas de transporter ses occupants. Elle leur fait vivre chaque kilomètre.

Le moteur tournait à merveille et le temps restait clément : les deux hommes trouvèrent peu à peu le rythme d’un véhicule d’avant-guerre capable d’avaler tranquillement les kilomètres. Leur première étape allait se terminer dans la petite ville La Chartre-sur-le-Loir. Pour y passer la nuit dans un hôtel tout à fait particulier.
L’HÔTEL DE FRANCE — UN PÈLERINAGE
Rares sont les hôtels qui occupent une place aussi singulière dans l’histoire britannique du sport automobile que l’Hôtel de France. Depuis des décennies, son nom est associé aux grandes écuries venues courir au Mans, notamment Aston Martin, puis Ford, sous l’impulsion de John Wyer.

L’hôtel incarne une époque où les voitures de compétition empruntaient les routes ouvertes, où pilotes et mécaniciens partageaient leurs repas et où la course était indissociable du voyage qui réunissait tout ce petit monde.
Shaun et Ryck arrivèrent vers 19h.
Lorsque la Bentley s’arrêta devant l’établissement, les clients qui prenaient un verre en ce début de soirée l’accueillirent par des applaudissements et des acclamations. Difficile d’imaginer meilleure réception. La voiture resta devant l’hôtel le temps de quelques photographies, puis vint le moment mérité d’une bière bien fraîche.
Le dîner fut simple et excellent : un bon steak accompagné d’une excellente bouteille de vin rouge et le plaisir d’être en bonne compagnie.

Pour Ryck, les lieux évoquaient les premiers Bentley Boys, et surtout John Duff, dont la victoire au Mans avec Frank Clement en 1924 mérite d’être bien davantage reconnue qu’elle ne l’est parfois.
L’hôtel offrit aussi aux deux amis un moment plus calme pour réfléchir à leur aventure. Bien qu’ils se connaissent depuis quelque temps, c’était la première fois qu’ils passaient ensemble autant d’heures d’affilée.
Ils avaient parlé tout au long du trajet, échangé des anecdotes et commencé à découvrir ces petites habitudes et excentricités qui ne se révèlent que lorsque deux personnes partagent un espace restreint sur des centaines de kilomètres.
CAP AU SUD À TRAVERS L’ESPAGNE
Le lendemain matin commença par un départ matinal, prélude à une nouvelle longue journée de route.
Leurs inquiétudes concernant la disponibilité du carburant en France les incitaient à s’arrêter environ tous les 150 miles, généralement en profitant du plein pour changer de conducteur.
À l’approche de l’Espagne, les paysages devinrent plus spectaculaires et les pentes plus exigeantes. Les longues montées en montagne demandaient de faire les bons choix.
Valait-il mieux laisser le moteur travailler aux alentours de 1 800 tr/min en quatrième, ou passer la troisième et maintenir environ 2 300 tr/min ? Quelle solution solliciterait le moins la mécanique et produirait le moins de chaleur ?
Ces questions deviennent très concrètes lorsqu’on a la responsabilité d’un moteur presque centenaire, surtout avec des centaines de kilomètres encore à parcourir. La Bentley continua néanmoins à se comporter admirablement.
Leur prochaine destination était le Circuito de Navarra, où Shaun avait organisé une brève visite avec l’aide de la directrice du circuit, Inma Lezana.
Les lieux lui étaient familiers. En 2024, alors que la Bentley était encore en configuration 3 Litre, Shaun y avait établi un record du tour pour les voitures d’avant-guerre. Désormais équipé d’un moteur de plus forte cylindrée, il était impatient de l’améliorer.

Bien qu’ils soient arrivés avec leurs bagages encore à bord et qu’ils n’aient guère fait d’autre préparation que d’enfiler leurs casques, les deux hommes purent profiter de plusieurs tours de piste.
Ryck ouvrit le bal, avant que Shaun ne prenne le volant et n’abaisse son précédent record d’environ trente secondes.
Le nouveau temps était de 3 minutes et 1,018 seconde. Pas mal pour une voiture de course qui venait de traverser une bonne partie de la France par la route.

Ce soir-là, ils poursuivirent jusqu’à Burgos, où le magnifique Hôtel Landa leur offrit une étape mémorable.
Le lendemain, toutefois, la Bentley rappela à ses occupants que même les meilleures mécaniques ont le sens de l’humour.
Alors qu’ils roulaient en direction du Portugal, l’un des phares Cibié avant se desserra et tomba sur la chaussée dans un fracas inquiétant. Shaun s’arrêta brusquement et Ryck se hâta de revenir sur leurs pas pour récupérer le fugitif, sous les yeux de chauffeurs routiers qui devaient se demander ce qui pouvait bien se passer.
Miraculeusement, le projecteur et son cerclage chromé s’en étaient sortis presque indemnes. Il fut soigneusement rangé à bord pour être remonté plus tard.
Près de Porto, quelques ratés rappelèrent de nouveau l’âge de la Bentley. Le coupable, rapidement identifié, était un couvercle de cuve de carburateur desserré ; le problème fut aussitôt corrigé.
Aucun de ces deux incidents ne perturba sérieusement le voyage.
PORTO ET SA SOIRÉE MÉMORABLE
L’arrivée de Shaun et Ryck à Porto leur réserva une magnifique surprise
Un passionné local, Pedro Filipe, lui aussi propriétaire d’une magnifique Bentley 3 Litre, avait invité Shaun et Ryck à se joindre à un rassemblement d’amateurs portugais de voitures anciennes.

Après s’être installés dans leur hôtel en bord de mer, nos deux compères gagnèrent la ville, où les attendaient Pedro, le célèbre Walter Heale et une assemblée de véritables passionnés.


L’apéritif et le dîner qui suivirent furent des plus chaleureux, avant une promenade nocturne dans Porto en compagnie d’une cinquantaine de voitures des années 20 à 50 ! Les rues et les tunnels de la ville ont résonné comme jamais du son et des vrombissements de moteurs. Au volant d’une Jaguar XK120 particulièrement sonore, Walter Heale semblait bien décidé à tirer le meilleur parti de l’acoustique de la ville.
Une fois encore, Shaun et Ryck durent expliquer une nouvelle fois à assemblée déjà conquise leur improbable itinéraire. Oui, ils étaient venus de Grande-Bretagne par la route. Oui, ils allaient disputer une course de 500 miles avec la Bentley. Et oui, ils comptaient ensuite rentrer à son volant.
La soirée se poursuivit au gré des photographies, des conversations et des nouvelles amitiés, démontrant une fois de plus que le langage universel de l’automobile n’a guère besoin de traduction.
Le lendemain matin leur réserva un autre plaisir inattendu : une visite du Museu do Caramulo, perché dans les montagnes portugaises. Ses remarquables collections, mêlant Formule 1, automobiles historiques, motos et œuvres d’art, et l’accueil réservé furent mémorables.
Leurs hôtes leur firent également découvrir les ateliers de mécanique et d’entretien, où les deux visiteurs purent donner quelques conseils au sujet d’une Bentley en cours d’intervention.
C’était le genre de rencontre spontanée qu’aucun itinéraire, si soigneusement préparé soit-il, ne saurait garantir. Mais le temps commençait à manquer. Il fallait se remettre en route : Estoril les attendait.
ESTORIL — LA ROUTE S’ACHÈVE, LA COURSE COMMENCE
Après plusieurs jours de voyage, l’arrivée à Estoril marquait une étape importante. La Bentley avait traversé la Grande-Bretagne, la France, l’Espagne et le Portugal par ses propres moyens. Elle avait gravi des montagnes, établi un record sur circuit, presque perdu un phare, connu un petit problème de carburateur et permis à ses occupants de rencontrer d’innombrables personnes.
Elle allait maintenant redevenir une voiture de course.
Il restait toutefois une dernière mésaventure de navigation. À l’approche du circuit, Shaun et Ryck pénétrèrent par erreur dans un centre de contrôle automobile, au grand amusement de son responsable qui les remis après un café sur la bonne route.
Le paddock du Benjafield’s prenait déjà forme, à mesure qu’arrivaient les mécaniciens, les véhicules d’assistance et les Bentley engagées pour le week-end.

L’équipe de 96 Engineering commença sans tarder à préparer la voiture : dépose des roues, graissage des moyeux, vérification, serrage et lubrification de tous les autres organes, vérification des niveaux d’huile et d’eau, sans oublier le remontage du phare qui s’était fait la belle.
La roue de secours, les bagages, les outils et l’équipement de voyage furent retirés. La Bentley retrouva sa configuration de course.

Shaun et Ryck partageaient leur garage avec Simon Parker et Vicky, venus avec leur Bentley 3/4½ Litre. Simon, lui aussi arrivé assez récemment dans l’univers des W.O., espérait terminer sa première course avec cette voiture.
Une formidable camaraderie régnait. Les concurrents échangeaient des conseils, les mécaniciens partageaient leurs connaissances et les visages familiers renouaient les amitiés nées lors des précédentes rencontres.

L’hôtel en bord de mer devint le centre de la vie sociale du week-end, entre verres en terrasse, dîners et ambiance familière des rassemblements du Benjafield’s.
Le samedi fut consacré aux essais, aux qualifications et à une magnifique parade de 27 Bentley W.O. emmenant amis et familles sur le circuit. Un spectacle rare.

Pour Shaun et Ryck, les qualifications soulevaient une question tactique inhabituelle.
Le classement de la course serait établi selon un système de handicap, dont les détails restaient quelque peu mystérieux. Fallait-il rouler vite au risque de se voir imposer un objectif ambitieux, ou se retenir délibérément ?

Finalement, tous deux effectuèrent plusieurs tours à une allure assez soutenue, signant un temps de qualification d’environ 2 minutes et 48 secondes.
Cela leur valut la dixième place sur la grille. Restait à savoir si la stratégie était judicieuse.
500 MILES — LES BENTLEY BOYS & GIRLS ENTRENT EN PISTE
Le dimanche matin arriva, mêlant impatience, excitation et un peu d’appréhension.
Les 27 Bentley se rangèrent sur la grille, entourées de pilotes, de mécaniciens, d’amis, de famille et de photographes.


Vêtu à la mode de l’époque, le « préposé au départ » lança les voitures deux par deux, rangée après rangée, en les désignant de son drapeau aux couleurs de l‘Union Jack.
Puis retentit le son inoubliable des 27 moteurs de Bentley W.O. accélérant vers le premier virage.
Shaun prit le premier relais, en privilégiant la régularité, la préservation des pneus et le respect de limites mécaniques « raisonnables ».
Après le premier ravitaillement, Ryck lui succéda. Pour lui, l’exercice exigeait une approche différente de celle qui consiste simplement à rouler le plus vite possible.
La Bentley donnait le meilleur d’elle-même lorsqu’on lui permettait de conserver son élan, en utilisant surtout la troisième et la quatrième vitesse tout en évitant de la malmener inutilement. La gestion de la température était essentielle. Il suffisait de trop insister pour que l’aiguille grimpe dangereusement vers l’extrémité du cadran.
En levant légèrement le pied tout en conservant de la vitesse dans les virages, la température se stabilisait autour de 90 à 95 °C.
C’était un délicat exercice d’équilibre entre vitesse et respect de la mécanique. Autour d’eux, la course était disputée, mais toujours respectueuse.
Les voitures les plus rapides se frayaient un passage, les plus lentes se laissaient dépasser, et les pilotes échangeaient des signes pour indiquer quand et où un dépassement pouvait s’effectuer en sécurité. La compétition historique offrait là son plus beau visage : une lutte animée entre des pilotes conscients de la valeur patrimoniale des machines qui les entouraient.
La Bentley se montra performante pendant une grande partie de la journée.
Partis dixièmes sur la grille, Shaun et Ryck remontèrent jusqu’à la sixième place.
Ailleurs, les concurrents devaient composer avec des fuites d’huile, des problèmes moteurs en tous genres, des problèmes électriques et d’autres difficultés mécaniques. C’est en fin de course – dans la dernière heure – que la voiture de Shaun et Ryck commença à éprouver quelques ratés moteurs. Ils identifièrent rapidement un défaut d’alimentation en carburant qui les obligèrent lors d’un passage au stand à chuinter la pompe électrique pour repasser par le système d’origine « Auto-Vac ».
De façon plus préoccupante encore, c’est la pompe à eau qui se mit quant à elle à fuir. Sans surprise, le moteur commença à chauffer, imposant des arrêts répétés pour refaire le niveau du circuit de refroidissement. Chaque passage supplémentaire aux stands coûtait un temps précieux.
La sixième place s’éloigna peu à peu. Mais la voiture continuait de parcourir les tours de circuit. Et c’était bien là l’essentiel.
L’arrivée fut un véritable spectacle : malgré bon nombre de problèmes mécaniques toutes les voitures terminèrent la course. Et le plus amusant fut que personne ne savait vraiment qui l’avait gagnée. Le système de handicap restait obscur, mais nul ne s’en souciait. Ces machines centenaires avaient couru pendant près de neuf heures et parcouru quelques 500 miles (800 kilomètres) ! Les voitures étaient éparpillées dans toute la voie des stands ; les feux d’artifice éclataient, tandis que les canons à fumée blanche et confettis fonctionnaient à plein régime, enveloppant les voitures d’une lueur rouge scintillante. Les bouchons de champagne volaient en tous sens !


La Bentley de Shaun et Ryck franchit la ligne d’arrivée à la onzième place. Le moteur conservait une belle sonorité. La boîte de vitesses avait bien fonctionné. Les pneus avaient tenu. Et, surtout, la voiture était allée jusqu’au bout.
Une immense fête s’ensuivit : tous les pilotes s’embrassaient et se félicitaient. Puis les vainqueurs furent annoncés. Un équipage entièrement féminin venu d’Irlande avait remporté l’épreuve sur une autre Bentley 3 Litre. Les Bentley Girls avaient triomphé et battu tous les Benjy Boys ! Quelle formidable performance !


Une fois le champagne bu, il était temps de ranger les voitures et de regagner l’hôtel pour enfiler smokings et robes de soirée en vue du dîner de gala.
Shaun et Ryck passèrent un filet d’eau sur la voiture afin de la nettoyer sommairement, rangèrent le tout de leur mieux, puis reprirent le volant pour filer à l’hôtel.
Après un incroyable repas de gala vinrent les remises de prix et les remerciements : on salua Anna Wilkinson et William Medcalf de Vintage Bentley, ainsi que tous les autres membres de l’équipe du Benjafield’s Racing Club, qui avaient accompli un travail considérable. Les gagnantes reçurent leur trophée, et chaque pilote se vit remettre une coupe commémorative en verre, gravée des détails de l’événement. Quelle journée !


LE LENDEMAIN — MAINTENANT, IL FAUT RENTRER
Après une course d’endurance de 500 miles, la plupart des pilotes peut se réjouir à l’idée de voir leur voiture chargée sur un camion porte-voitures ou sur une remorque.
Pour Shaun et Ryck la retour allait évidemment se jouer autrement. Leur Bentley devait redevenir une voiture de touring. La roue de secours fut remise en place. Outils et pièces de rechange retrouvèrent leur emplacement. Les bagages se glissèrent dans le moindre espace resté disponible et les deux amis firent leurs adieux à leurs amis et aux autres concurrents.
Puis vers 11 heures ils mirent le cap vers le Nord du Portugal, avec en ligne de mire l’Espagne, la France et la Manche. La même voiture qui les avait conduits à Estoril et venait d’endurer 500 miles de compétition devait maintenant les ramener sains et saufs en Angleterre.
L’aller avait été porté par l’excitation de ce qui les attendait. Le retour était différent. Ils savaient désormais de quoi la Bentley était capable. Ce constat leur apportait une réelle satisfaction, mais ils savaient aussi que l’aventure était loin d’être terminée.
La pompe à eau réclamait toujours de l’attention. Et l’Angleterre était encore très loin.
LA LONGUE ROUTE DU RETOUR
La première journée du retour les mena à travers le Portugal et l’Espagne, en direction de la frontière française. Le trajet d’une seule traite fut particulièrement long et, lorsqu’ils atteignirent leur hôtel, trouver un endroit où manger se révéla plus difficile que prévu.
Plusieurs restaurants étaient fermés mais ils trouvèrent finalement un bar qui s’apprêtait à fermer pour la nuit. Le personnel accepta gentiment de leur servir à boire et quelques tapas. Dehors, la pluie tombait sur la Bentley, autour de laquelle se rassemblaient des passants curieux. Encore un de ces moments imprévus qui resteraient gravés dans leur mémoire bien après la fin du voyage.
Le lendemain, ils firent un détour par le Cap Ferret après qu’une mésaventure avec le GPS les eut dirigés par erreur vers une navette maritime pour passagers traversant le bassin d’Arcachon !


Cette solution étant de peu d’utilité pour les deux hommes et leur Bentley, il leur fallut faire le tour du bassin par la route. Cela leur coûta une heure et demie supplémentaire.
Mais le détour en valait la peine. Le paysage était magnifique, même si les forêts alentour portaient encore les cicatrices des récents incendies.
Ils roulèrent jusqu’à la pointe de la presqu’île, prirent des photographies sur le sable et finirent par découvrir un charmant petit restaurant sur la plage qui leur permis de savourer huîtres, crevettes, terrines et vin. Pour Shaun et Ryck, cette halte devint l’un des grands moments du voyage. Être assis au bord de l’Atlantique, avec une Bentley d’avant-guerre garée dehors et un bon ami autour d’un bon repas, en était assurément un.
Depuis le Cap Ferret, ils reprirent la route en direction du Mans.
La pompe à eau continuait de faire des siennes, imposant des arrêts réguliers pour remettre de l’eau dans le circuit de refroidissement.

Ils arrivèrent après la tombée de la nuit et parcoururent la majeure partie du célèbre circuit, notamment la ligne droite des Hunaudières, avant de s’arrêter pour prendre des photographies près des tribunes. Pour Ryck, qui n’était encore jamais venu au Mans, ce fut un moment particulièrement marquant. Il repensa à John Duff et Frank Clement au volant de leur Bentley 3 Litre lors de la première édition, en 1923, sous le regard de W.O. Bentley. Peu à peu, W.O. s’était mis à élaborer des stratégies et à s’enthousiasmer toujours davantage pour le spectacle qui se déroulait sous ses yeux. Il était conquis. Duff et Clement terminèrent la course à la sixième place, ouvrant la voie à la remarquable saga des Bentley Boys qui allait suivre. Sans Duff et Clement, il est tout à fait possible que cet extraordinaire héritage, auquel les passionnés et propriétaires de Bentley d’avant-guerre demeurent si attachés aujourd’hui, n’ait jamais vu le jour.
Leur dîner illustra le contraste entre le prestige du sport automobile historique et les réalités de la vie sur la route. Après l’élégance de l’Hôtel de France et les restaurants du Portugal, ils se retrouvèrent à déguster kebabs et pizza dans un modeste établissement près du circuit.
Cela leur convenait parfaitement. Plus tard dans la soirée, ils arrivèrent dans un magnifique château, au nord du Mans, où le propriétaire les avait attendus pour les accueillir comme il se doit.

Un dernier verre au bar leur permit de revenir sur une nouvelle journée longue et mémorable.
Le lendemain matin, le temps changea radicalement. Pour la première fois de tout le voyage, ils relevèrent la capote de la Bentley. Une pluie battante les accompagna tout au long de la route en direction du tunnel sous la Manche.

Ils atteignirent le terminal largement à temps, embarquèrent sur une navette plus tôt que prévu et se retrouvèrent bientôt en Angleterre.

Mais l’aventure n’était pas tout à fait terminée.
Ils passèrent d’abord chez Andrew Sutton, autre passionné de Bentley d’avant-guerre, qui leur avait proposé une solide inspection de la pompe à eau et… son hospitalité. Puis ils rendirent visite à Tim Cresswell et à l’équipe de VBE Restorations, où la voiture subit un rapide contrôle.
Richard, l’un des membres de l’équipe de VBE Restorations qui entretenait régulièrement la Bentley de Shaun, fut à cette occasion particulièrement impressionné par la manière dont la voiture avait supporté près de 6500 km de voyage et de course. Hormis cette pompe à eau récalcitrante, la centenaire s’en était sortie dans un état remarquablement incroyable.
Enfin, le mercredi vers 16h30, Shaun et Ryck arrivèrent à la maison.

Le moteur fut coupé. Après des journées de vent, de bruit, de gaz d’échappement, de routes de montagne, de circuits et de kilomètres d’autoroute, le silence s’installa.
Aucun des deux hommes n’aurait voulu que le voyage s’arrête. Shaun et Ryck se rendirent compte qu’ils auraient pu poursuivre jusqu’au pays suivant et y vivre une nouvelle aventure !
ÉPILOGUE — LES BENTLEY BOYS D’AUJOURD’HUI
Aujourd’hui, avec le recul, Shaun et Ryck divisent l’aventure en trois expériences tout aussi mémorables : le voyage jusqu’au Portugal, le week-end de course et la longue route du retour. Chacune fut enrichissante à sa manière.
La Bentley avait fait ses preuves non seulement comme voiture de course, mais aussi comme véritable grande routière. Elle avait transporté deux hommes et leurs bagages à travers l’Europe, établi un record du tour à Navarra, terminé une exigeante course de 500 miles et ramené ses occupants à bon port.
Quelques problèmes mécaniques avaient été résolus grâce au savoir-faire, à la préparation et à l’aide d’autres passionnés. Mais le plus bel accomplissement n’avait peut-être pas grand-chose à voir avec la mécanique : Shaun et Ryck avaient passé près de neuf jours ensemble, partageant des milliers de kilomètres, des repas, des conversations, des défis mécaniques et des moments d’une chance extraordinaire.
Ils n’avaient pas échangé un seul mot de travers. Ils avaient rencontré des inconnus généreux, renoué de vieilles amitiés et en avaient noué de nouvelles dans plusieurs pays. Ils avaient découvert que le véritable plaisir de l’automobile historique ne réside pas seulement dans le fait de posséder une machine exceptionnelle, mais dans celui de l’utiliser pour ce pour quoi elle a été conçue.
Et peut-être, sans l’avoir consciemment recherché, avaient-ils retrouvé quelque chose que les premiers Bentley Boys comprenaient d’instinct.
La course n’était qu’une partie de l’aventure.
Les voyages, la camaraderie, les incertitudes, les soirées passées ensemble et les histoires racontées après coup comptaient tout autant.
Il y a un siècle, une Bentley était une incroyable automobile à bord de laquelle on pouvait traverser l’Europe, disputer une course automobile et rentrer chez soi.
Shaun et Ryck avaient démontré que, près de cent ans plus tard, elle l’était toujours.
Ils étaient partis à Estoril pour faire courir une Bentley. Quelque part en chemin, ils avaient redécouvert pourquoi les Bentley Boys aimaient le voyage autant que la victoire à l’arrivée.

