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LA GENESE

LA GENESE

Aussi loin que je puisse chercher dans ma mémoire, j’ai toujours collectionné quelque chose.

Et peu importe la valeur de cette « chose ». Quel qu’ait été mon âge, j’ai toujours voulu « capturer » une certaine parcelle d’histoire pour mieux comprendre tel ou tel sujet dans sa globalité et finalement ressentir le voyage entre l’avant et l’après. Enfant je lisais et collectionnais absolument tout ce qui concernait les perroquets, et je devins plus tard éleveur amateur de psitaccidés (que je suis toujours avec grande passion). Plus tard, je commençais à collectionner des livres et magazines anciens sur les avions civils et les automobiles d’avant-guerre. La logique me rattrapa à nouveau : je devins pilote de ligne et j’achetais à 20 ans ma première voiture d’avant-guerre (une Peugeot 201 de 1930).
Mes années de collectionneur qui suivirent furent aussi riches que tumultueuses, pavées d’excellentes surprises mais aussi de profondes déconvenues. Ainsi va la vie !

Dans la vie d’un collectionneur d’automobiles, on achète, on échange, on garde (le plus souvent !) ou on revend au gré de l’utilisation de tel ou tel véhicule et de la finalité de ses envies.  Pour des raisons bien spécifiques et très personnelles c’est cette voiture ou cette moto que l’on veut absolument acquérir – loin de toute forme de caprice, remettre en état, bichonner et fiabiliser pour ressentir une forme d’ivresse derrière son volant ou son guidon. Le terrain de jeu d’un collectionneur est vaste et sans limite.

Au-delà du jeu et l’immense plaisir de la collection, je dois avouer que j’ai eu la chance de parfois rencontrer des hommes et des femmes absolument incroyables. Le fait que je sois bilingue français / anglais m’a offert bien des opportunités au fil de la vie. Certaines personnes m’ont littéralement inspiré ou guidé par des histoires personnelles dignes d’un livre d’aventure. Elles m’ont donné le goût d’initier ou de poursuivre une quête de connaissances en raison de leur propre parcours souvent aussi singulier qu’exigeant.

Mon métier m’a fait parcourir le monde et j’ai, parmi toutes mes activités en escale, visité un nombre incalculable de musées automobiles.

Mon goût pour les véhicules Bentley d’avant-guerre date du début des années 70. J’avais 6 ans et c’est assis à côté d’un ami de mon grand-père que j’ai senti le premier frisson et l’attirance pour un Bentley 3 Litre de 1924 que cette personne utilisait comme voiture de tous les jours. Par tous les temps et toutes les saisons, son conducteur – également propriétaire d’une Jaguar XK150 3.8 – emmenait sa voiture sur l’asphalte et les chemins de terre avec autant de facilité que de plaisir ! Je l’ai accompagné souvent et me rappelle clairement m’être promis de pouvoir connaître un jour le plaisir d’être moi aussi derrière le volant de ma propre Bentley…

Et au fil des années qui ont suivi ma vie d’adulte s’est animée autour d’une collection automobile éclectique, pas forcément 100% d’avant-guerre, faite de Peugeot 201, Austin 7, Citroen 5HP Type C puis Traction type A, Vauxhall 23/60, Sunbeam 3l Super Sports, Riley Kestrel 14/6, puis Riley Sprite et Riley 9 Brooklands, Wolseley Hornet, Ford T « Bonneville » Speedster, Ford A « Aero-engined » Speedster, Alvis Silver Eagle, Jensen 541Deluxe, Simca 8 Sport, Aston Martin DB2/4Mk III, ACE Aceca, Lagonda M35 Rapide, Lotus Elite Super 100, Jaguar Type C (by Lynx), Bugatti 35B, sans compter quelques autres autos au pedigree parfaitement déraisonnable !
Je n’ai toujours eu que 2, 3 ou exceptionnellement 4 voitures en même temps afin que mon plaisir de rouler et faire des rallyes ou du circuit avec ces autos reste intense. « Rouler, rouler et toujours rouler » c’est la devise de mon ami Max, grand amateur et metteur au point de véhicules d’avant-guerre et en particulier les Bugattis !

Certes cela n’a pas été toujours simple, fonction d’un emploi du temps professionnel et personnel bien remplis mais il m’a toujours été possible de trouver un moment que je savais transformer en « excellent » moment.

Malgré tout et après tant d’années je n’avais toujours pas encore trouvé ma Bentley d’avant-guerre. Et sans surprise, c’est la Bentley 4½ Litre dans sa version Tourer Le Mans qui n’en finissait pas de me faire rêver en tant que spectateur privilégié à Goodwood, Silverstone Classics, Le Mans Classics etc. J’échangeais avec bien des propriétaires et puisais toutes les informations disponibles au travers de livres et publications diverses, notamment celles publiées par le vénérable Bentley Drivers Club (BDC). Il s’agit du plus grand club au monde fondé en 1936 en Angleterre et regroupant aujourd’hui plus de 4000 membres amateurs de Bentley. Des modèles vintage aux derniers modèles.

Ma recherche a duré plus d’une douzaine d’années (ma femme dit de moi que je suis quelqu’un autant très patient que très exigeant !) et il y avait plusieurs raisons à cela : mon budget n’était pas en rapport avec le marché, mais surtout je n’avais pas encore rencontré la bonne personne qui me ferait une proposition pour la bonne voiture au bon moment et au bon endroit. Je me suis très souvent déplacé et ai échangé avec les meilleurs spécialistes des Bentley d’avant-guerre (ils sont sans surprise tous en Angleterre). Je suis resté à l’écart – comme je l’ai toujours fait – des pseudos spécialistes ou vendeurs sans vergogne et j’ai continué à chercher sans douter de trouver un jour la perle rare.

C’est au hasard de l’arrivée d’un rallye Pekin-Paris il y a quelques années que j’ai rencontré celui qui allait – en même temps – me vendre la voiture de mes rêves et devenir dans la foulée un véritable ami.

William Medcalf dirige la société Vintage Bentley à Hill Brow, un village paisible du Sud de l’Angleterre idéalement situé entre Goodwood et Brooklands, les deux temples du sport mécanique Britannique. Depuis plus de 30 ans Vintage Bentley est une autorité internationalement reconnue dans la restauration, la vente et l’entretien des Bentley 100% d’origine exclusivement fabriquées entre 1922 et 1932 (période à laquelle Rolls Royce avait racheté Bentley alors en grande difficulté financière). Si vous cherchez une Bentley postérieure à 1932, William vous invitera à boire une bière mais il vous dira rapidement et poliment que vous n’êtes pas au bon endroit !

Vintage Bentley regroupe un peu plus de 30 salariés, parmi lesquels une vingtaine de techniciens, ingénieurs et outilleurs hautement qualifiés, associés à des événements internationaux majeurs tels que Le Mans Classic et Goodwood, en plus de certains des rallyes d’endurance les plus difficiles au monde tels que le Pékin-Paris et le Flying Scotsman. William Medcalf et son équipe proposent un soutien logistique et mécanique quasiment sans limite à leurs clients !

En serrant la main de William Medcalf à Paris, je savais déjà que j’allais échanger avec un véritable « Bentley Boy », très engagé dans l’histoire vivante de Bentley. C’est à Pebble Beach aux USA que j’avais discuté quelques années auparavant avec un propriétaire de Bentley WO qui m’avait dit qu’il ne voyait qu’une seule personne à qui confier sa voiture : William Medcalf. Je me rappelle lui dire qu’il y avait quand même un océan entre les Etats-Unis et la Grande Bretagne et que cela ne devait pas être simple de faire traverser la voiture de chaque côté. Dans un grand éclat de rire il m’avait répondu le plus sérieusement du monde « il faut savoir ce qu’on veut dans la vie ».

En ce jour d’arrivée du Pékin-Paris, c’est donc une Bentley 4½ Litre de 1929 préparée par l’équipe de William Medcalf qui était sur la première marche du podium après 16000 km de course. Depuis 1907, cette course automobile est la plus éprouvante de toutes, pour les voitures et leurs équipages. On y traverse la moitié du globe et tout peut arriver ! La première poignée de mains avec William a été franche tandis que nos regards se sont croisés avec cette étrange impression que l’on avait su saisir ensemble au même moment cette minuscule seconde indéfinissable qu’on appelle la confiance. Son approche a été faite d’humilité et de simplicité : celle d’un amateur de voitures discutant tranquillement avec un autre amateur de ces mêmes voitures. La suite vous la devinez.

Deux années ont passé, nos échanges ont été réguliers avec la présence discrète mais très efficace de la directrice commerciale de l’entreprise Anna Wilkinson.
Un Tourer 4½ Litre Le Mans correspondant à mes attentes a été identifié. La riche histoire de la voiture depuis sa sortie de l’usine le 14 avril 1928 m’a tout de suite séduit. Six mois plus tard, après un test sur route et une révision dans les ateliers, je serrais la main de William tandis que YU1198 (c’est son immatriculation historique) entrait dans notre famille un fameux 14 octobre (je vous raconterai peut être un jour quelques détails sur le numéro 14 qui a toujours été d’importance dans ma vie).

YU1198 a été importée physiquement et fiscalement sans difficulté grâce à l’excellent travail, au support et au travail millimétré de Vintage Bentley. J’ai adressé l’ensemble des documents techniques requis par La FFVE (Fédération Française des Véhicules d’Epoque) avant qu’on ne m’adresse par email en moins de 15 jours l’attestation officielle de véhicule historique conférée à YU1198. Encore une fois la FFVE a fait preuve à mon égard de grand sérieux, rapidité et diligence, n’en déplaise à ses détracteurs. Les collectionneurs Français ont une incroyable chance d’avoir la FFVE à leurs côtés.

YU1198 est arrivée d’Angleterre à la fin d’une journée particulièrement maussade d’hiver, comme on peut les voir se succéder en Normandie. A 20h00 je décidais de partir faire un bon tour à la lumière des phares et souhaiter ainsi la bienvenue à YU1198. J’avais décidé de faire une petite mise en jambes d’une dizaine de kilomètres. Pris par l’ivresse du plaisir, je finis par revenir aux alentours de 22h00 dans le brouillard avec une centaine de kilomètres finalement parcourus ! Je m’étais arrêté en bord de Seine, histoire de laisser souffler YU1198. Sous la lueur d’un lampadaire je pris le temps de caresser de la main l’incroyable galbe de la Bentley 4½ Litre et je me surpris à parler à notre nouvelle auto pour la remercier de cet excellent moment.
S’agissant des généreuses formes du modèle 4½ Litre, son imposant gabarit avait été vivement critiqué par Ettore Bugatti après une nouvelle défaite de ses voitures au 24h du Mans. L’écurie Bentley y fêtait alors sa cinquième victoire (1924, 1927, 1928, 1929 et 1930). Dans l’agacement ou l’énervement Ettore Bugatti déclara « Ce sont les camions les plus rapides du monde ». Ce ne fut pas là le plus juste des jugements du génial constructeur.

J’ai eu la chance de posséder une Bugatti 35B de nombreuses années avant d’acquérir YU1198. Il n’y a rien de comparable entre les deux autos. La Bugatti pèse 700 kg pour un moteur de 2,3 litres de cylindrée délivrant une puissance d’environ 130 chevaux tandis que la Bentley pèse 1700 kg propulsée par un moteur de 110 chevaux pour une cylindrée de 4,5 Litres. Pourtant chacune des deux autos est absolument fantastique dans son rôle dédié.

La 35B est une voiture iconique de « sprint » ou de « rallye » où elle a historiquement excellé grâce à son comportement aussi nerveux qu’agile. La mélodie de son moteur est envoutante et vous fait perdre la raison. A contrario, la fiabilité de la Bugatti de la 35 a toujours été un sujet de discussion : il faut rester aussi prudent que très attentionné sur son entretien au quotidien.

La 4½ Litre a été quant à elle conçue par Walter Owen (W.O.) Bentley avec un autre objectif : que sa robustesse et sa fiabilité dans les courses d’endurance soient légendaires. Les victoires de Bentley aux 24h du Mans et sur d’autres courses d’endurance en Angleterre prouvent que l’objectif recherché a bien été atteint voire dépassé. Et pour l’éternité. 100 ans plus tard, c’est toujours le modèle 4½ Litre que l’on retrouve toujours aussi vaillant dans le rallye Pekin Paris ou d’autres compétitions au long cours particulièrement exigeantes.

Et c’est ce que j’aime particulièrement avec YU1198 : sa polyvalence est sans limite. On peut rouler toute la journée en rallye et repartir le soir faire quelques kilomètres tranquillement pour rejoindre la table d’un bon restaurant. Un doigt sur le bouton du démarreur et sans montrer le moindre caprice, notre voiture quasi centenaire se réveille à nouveau avec un « on repart déjà ? ».  Son entretien est sans surprise. Un ami grand collectionneur de la marque m’a dit un jour avec malice : « la Bentley 4½ Litre c’est en fait un cheval de traie taillé pour la course. Cette voiture sait tout faire vite et bien ! ».

Il était finalement fort tard lorsque je refermais la porte du garage de notre maison et souhaitais une bonne nuit à YU1198. En m’éloignant, J’entendis comme une petite voix me dire « Bon boulot Ludo. C’est le début d’une longue histoire ».